On m’a demandé de parler de mon expérience durant 21 ans. Il
est difficile de le faire sans parler d’aujourd’hui et de la raison d’être de
notre association. Je ferai donc les deux. Depuis 1994, quelques souvenirs me
reviennent. Je n’en évoquerai que quelques-uns.
¤ En 1995, le comité d’action
de la Résistance dont nous étions membres, se réunissait au Sénat comme chaque
année. Dans mon intervention, je stigmatisais l’arrogance du Front National de
Jean-Marie Le Pen et le danger que cela représentait pour notre démocratie. Je
fus hué, à ma grande surprise, par quelques membres de l’assemblée. À la suspension de séance, j’étais
désabusé, carrément KO. Deux femmes s’approchèrent de moi, c’étaient Geneviève De
Gaulle et Lucie Aubrac, elles me félicitèrent en me disant que ces quelques individus
étaient proches du FN et qu’ils ne représentaient qu’eux-mêmes. En fin de
journée, le général Allibert, résistant de l’Air, président en exercice du CAR,
me rassura en me disant qu’on avait besoin des nouvelles générations pour
contrer ceux qui visent à dénaturer l’esprit et les vraies valeurs de la
Résistance. Je me sentais réconforté pour continuer avec encore plus de forces.
¤ En 1995 toujours Le 21 février, le jeune Ibrahim Ali, 17 ans, est assassiné par
des colleurs d’affiches du F.N. Nous créons immédiatement avec la fédération
comorienne un collectif. 50 associations, mouvements, syndicats et partis nous
rejoignent. Le 27
février, à l’appel du collectif, plus de 20 000 personnes manifestent leur colère
et leur soutien à la communauté comorienne. Sous forme de provocation, Le Pen
affirme que ce n’était qu’une balle qui a ricoché et annonce sa venue à
Marseille le 2 avril. Le collectif réagit et, spontanément à notre appel, plus de
3000 personnes se réunissent sur le Vieux-Port.
SOS Racisme, le MRAP et les Cadets de la Résistance décident de se constituer partie civile. L'assassin est condamné à 15 ans de réclusion.
Le maire, Robert Vigouroux,
refuse une salle au leader du FN et interdit au parti d'extrême droite de
dresser un chapiteau sur un espace public de la ville. Le Pen se retranche dans
une propriété privée d’Aix. L’unité a encore gagné
¤ en 2001, nous étions
reçus par la Mairie de Bruxelles pour la création du FAFE, le Front antifasciste européen, en présence de délégations belge, allemande, autrichienne, italienne
et espagnole. La France était représentée par l’ARAC et par les Cadets de la
Résistance. L’adjointe au bourgmestre nous alerta sur la montée du parti
d’extrême droite flamand, le Vlaams Blok, en nous demandant d’être attentifs
dans nos propres pays car cela peut arriver comme une traînée de poudre. Elle avait raison, l’année d’après, 2002, nous assistions à l’affront Le Pen au
second tour des présidentielles.
¤ En 2012, nous invitons Stéphane Hessel à
l’université populaire du Théâtre Toursky. Je passe un week-end à la montagne,
mon téléphone sonne alors que je suis sur les pistes. Au bout du fil, Stéphane
Hessel qui s’excuse de ne pouvoir répondre à notre invitation mais que
Christiane, son épouse, le représentera. Il parla longuement, insistant sur
l’importance d’une association comme la nôtre, dénonçant la politique actuelle
envers les immigrés, refusant cette société où l’on remet en cause les acquis
du Conseil National de la Résistance. Je pense qu’il me garda près de 20
minutes au téléphone. Je lui demandais s’il envisageait d’écrire à nouveau
après son Indignez-vous. Du tac au tac il me dit : son titre sera Résister Aujourd’hui.
Mais quelques mois après, en février 2013, il nous quitta.
¤ En 2015, nous
reçûmes Christiane Hessel au Toursky sur le thème : « On démantèle le
programme du Conseil National de la Résistance » Ce soutien de Stéphane Hessel et de son
épouse nous conforte dans notre détermination.
30 ans déjà que nous luttons
avec nos forces pour perpétuer la mémoire de ceux qui ont résisté en 1940-45
contre l'invasion nazie jusqu'au sacrifice suprême pour beaucoup d'entre eux.
30 ans déjà que nous perpétuons la mémoire de ceux qui ont connu les camps
d'extermination, qu’ils soient Juifs, Résistants, Tziganes, Homosexuels. 30 ans
déjà que nous dénonçons tous les actes et paroles racistes ou antisémites.
Forte de notre unicité, ''Résister Aujourd’hui" est l’héritière du CNR, parrainée
dès 1994 par d’anciens résistants et déportés de toutes tendances, de Lucie
Aubrac à Jacques Chaban-Delmas ou de Geneviève de Gaulle à Georges Guingouin,
sans oublier le père Jean Cardonnel et combien d’autres parmi lesquels le
petit-neveu d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie ici présent.
Comme le déclarait
Gramsci, philosophe italien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde
à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »
Nous y sommes
aujourd’hui, Jamais depuis 1945, nous avons connu un tel processus de
déstructuration et de fascisation submergeant le monde. Il est de notre
responsabilité collective d’assurer un avenir meilleur pour les générations
actuelles et futures.
Restons conscients de l’impérieuse nécessité de stigmatiser
et de lutter contre toutes ces apologies renaissantes car les démons du passé
sont prêts à reprendre le dessus et nous écraser si nous sommes divisés sur
l’essentiel.
L’unité dans la diversité est en effet possible et surtout
indispensable. Rappelons-nous, en 2015, l’appel des anciens résistants sur le
plateau de Glières. « Il est nécessaire, indispensable et urgent que l’ensemble
des forces vives de la nation s’insurgent pacifiquement
À nous, aujourd’hui, de nous insurger et de résister le plus
efficacement possible. Nous avons à la fois la particularité et la lourde
responsabilité de porter et défendre un héritage de la Résistance encore
partagé par la plupart des Français de droite comme de gauche. Sachons ne pas
gâcher cet atout fort. Continuons de demander aux politiques de se prononcer à
nos côtés, notamment aux responsables du centre et de la droite, car ils peuvent
constituer "le maillon faible" dans la situation actuelle.
N’oublions
pas qu’une des principales leçons de l’histoire, c'est en effet que le fascisme
ne peut arriver au pouvoir que par des alliances avec une partie de la droite
et du centre et dans la passivité de leurs électeurs. Les similitudes entre le
nazisme et les extrêmes droites contemporaines abondent. Tous deux sont nés ou
naissent en effet à l'intérieur de la démocratie et ont été ou sont élus par le
peuple. C'est ce qui détermine l'apparente légitimité populaire de telles
idéologies qu’il faut combattre. Nous affirmons que le R.N., continuation du
F.N. fondé notamment par Jean-Marie Le Pen, des anciens Waffen-SS Pierre
Bousquet et Léon Gaultier, des sympathisants néonazis tels que François Duprat
et des nostalgiques de l'Algérie française, tels que Roger Holeindre, membre de
l'Organisation de l'armée secrète (OAS). cette organisation clandestine créée par des militaires français et des partisans de l'Algèrie française qui mena une campagne de violence pour tenter d’empêcher les négociations engagées par Charles de Gaulle avec le Front de libération nationale.
Malgré la politique de
dédiabolisation engagée par Marine Le Pen, le R.N. se distingue toujours par sa
xénophobie, notamment à travers son opposition à l'immigration et la défense du
principe de « priorité nationale », contraire à la constitution.
Au niveau
européen, le RN rejoint le groupe d’extrême droite créé par Viktor Orban. Il
est impératif de nous rassembler dans un large consensus, autour d’actions
stigmatisant les dangers de l’extrême droite en nous appuyant sur la mémoire
vécue de nos aînés.
Que leurs sacrifices ne soient pas vains! Nous sommes
convaincus de tout cela, mais nos forces vieillissant, il est urgent et
impératif : ¤ de nous adresser aux nouvelles générations avec leur langage,
leurs canaux de communication. ¤ de nous rapprocher de toutes les associations
qui se revendiquent des mêmes buts que nous. ¤ de travailler avec les
enseignants et les artisans de la culture. L'extrême droite a toujours su
exploiter l'ignorance des masses en la transformant en une arme redoutable de
contrôle social et politique. Rapprochons-nous à nouveau de l’Association de
professeurs d’histoire et de géographie.
Rapprochons-nous des artisans de la
culture comme. nous l’avons déjà fait dans le passé avec Richard Martin et son
théâtre sur Marseille. Je citerai Robin Renucci, acteur, réalisateur : «
L’éducation artistique doit être défendue et renforcée. Les artistes doivent
continuer, d’aller à la rencontre, de former, de partager, autour du travail du
mot, du corps, du texte… L’art doit continuer de vivre. Le droit à la culture est
d’utilité publique.
Nous devons à tout prix éviter un confinement mental car
des imaginaires atrophiés créent du repli ; et là où le vide s’installe croît
le danger. »
Je conclurai en vous appelant chacune et chacun d’entre vous à
nous rejoindre si ce n’est fait, nous avons besoin de forces nouvelles, de vos
enfants, petits-enfants, amis ou collègues, plus nous serons nombreux, plus
nous serons efficaces.
Avec ‘’Résister Aujourd’hui’’, avec vous, nous
continuerons à être des passeurs de mémoire, à éveiller les consciences afin de
résister à l’engrenage des extrémismes, de tous les racismes, de
l’antisémitisme et des négations de l’humanité.
Michel Vial